Eléctions au Brésil : le face à face présidentiel
- Equipe du Nanterre Express

- 3 déc. 2022
- 4 min de lecture
Depuis le début de la campagne présidentielle au Brésil, deux figures se font face : d’un côté, le président sortant Jair Bolsonaro du Parti libéral, incarnation essentielle de l’extrême-droite aux propos houleux ; de l’autre, l’ex-président Lula Da Silva du Parti des travailleurs, mis derrière les barreaux pour une affaire de corruption lors de sa campagne présidentielle de 2018.

Si chacun des candidats semble avoir vécu son lot de scandales, la gauche de Lula est annoncée favorite par les sondages depuis le premier tour du scrutin, le 2 octobre dernier. Les chiffres ne mentent pas : après avoir raflé la mise de justesse au premier tour (48.43% contre 43.20% des suffrages), il coiffe une nouvelle fois au poteau son concurrent Bolsonaro au second tour. En obtenant plus de 60 millions de voix, Lula dépasse de peu les 58 millions du président sortant, regagnant ainsi sa place de président qu’il avait quitté en 2011 après deux mandats consécutifs.
Les instants suivant l’annonce de son élection, dimanche 30 octobre, le président du Parti des travailleurs déclare que le Brésil “est trop grand pour être relégué à ce triste rôle de paria dans le monde”.
En effet, depuis 2019, sous la présidence de Jair Bolsonaro, le Brésil s’est retiré, de façon plus ou moins fortuite, de la scène internationale. L’explication : le bilan du mandat de l’ex-président est véritablement désastreux pour la population et l’économie du pays. Déforestation de masse, gestion accablante de la crise COVID, famine, chômage, pauvreté... Le Brésil aura subi pendant quatre ans les déboires de son président, proches des valeurs traditionnelles… et des lobbies.
De fait, si la forêt amazonienne a brûlé plus qu’à son habitude sous la présidence de Bolsonaro, on peut imputer une part de responsabilité aux trois plus grands groupes d’intérêts du Brésil, proches de lui : BBB (bœuf, Bible, Balles).
En d’autres termes, l’industrie agroalimentaire, les évangélistes et le lobby des armes ont pris du poids depuis 2019 au sein du pays, et ce, en conséquence des choix politiques du président. Bolsonaro a favorisé l’idée de la famille selon la Bible (hétéronormée, une femme soumise au mari, etc.) au même moment où prenait l’ascendant au Parlement le Front évangélique.
Le président conservateur a par ailleurs développé l’industrie agroalimentaire sous prétexte d’un impact positif sur la courbe du chômage et d’une hausse de bénéfices pour le pays entier.
Parallèlement, il aura aussi peu combattu la fermeture économique de son pays alors qu’il s’annonçait comme libéral au début de son mandat : "Les pays les plus ouverts sont aussi les plus riches" disait-il en 2019.
Dernier, mais pas des moindres, en conséquence de la favorisation de l’industrie agroalimentaire, la déforestation de l’Amazonie s’est accélérée de nouveau. En 2021, selon Terra Brasilis, une revue de géographie brésilienne (http://terrabrasilis.dpi.inpe.br), la déforestation a atteint son plus haut niveau depuis 2008 : 13 000 km² de faune et de flore ont été détruits cette année-là.
La reprise de la présidence s’annonce donc plus que périlleuse pour le président de gauche fraichement élu. Son principal défi à relever ? Rétablir une économie forte qui fonctionne, tout en développant le côté social de son mandat.
En ce qui concerne ce premier point, Lula a déjà établi une stratégie puisqu’il a nommé, en tant que vice-président, le centriste Geraldo Alckmin, un de ses anciens concurrents, pour prouver sa bonne foi. Cependant, cette mesure semble faire office de façade : le président n’a rien annoncé en ce qui concerne les mesures qu’il compte prendre pour redresser l’économie.
Si on se penche plutôt sur sa position concernant le renforcement des politiques sociales, le président semble avoir des idées à mettre en œuvre. En effet, Lula met l’accent sur les aides et subventions distribuées aux plus pauvres, principalement concernant des subventions sur les carburants. Le président ajoute qu’il compte mettre fin au plafonnement des dépenses publiques inscrit dans la Constitution, et en explique la raison : "Quand les pauvres sortent de la pauvreté et deviennent consommateurs de soins médicaux, d’éducation et de biens, c’est toute l’économie qui en tire profit".
Il ne faut cependant pas oublier que Lula, malgré ses grands discours à propos de son enfance dans les favelas, de son soutien aux pauvres, de sa compréhension et de sa bonne volonté à les aider, n'en reste pas moins vague sur son programme. En outre, ses démêlés avec la justice ne le rendent pas plus attirant : difficile d’avoir confiance en un homme qui semble avoir établi un vaste système de pots-de-vin sous la présidence Dilma Rousseff (Parti des Travailleurs). Si les poursuites ont été abandonnées (pour des raisons plus administratives qu’autre chose), Lula Da Silva n’a pour autant pas été jugé innocent ! Il est donc légitime de se poser des questions sur la fiabilité du président.
D’ailleurs, Bolsonaro ne s’en est pas privé, attaquant durant toute sa campagne le "président corrompu", le "criminel".
Quelle est donc la différence entre Bolsonaro et Lula, dans ce cas ? Si ni l’un ni l’autre ne paraissent fiables, comment les électeurs brésiliens ont-ils pu les départager dans les urnes ? Un jeune livreur résume pour le Financial Times (https://www.ft.com/content/228e0615-0dae-4ba6-afdb-c3db0fcdd15a), "Lula a volé mais il a donné aux pauvres, Bolsonaro a volé mais il a donné aux riches". On peut donc comprendre que les années de présidence Lula restent dans les mémoires comme celles où la pauvreté a reculé : argument non-négligeable dans une lutte pour le pouvoir, qui explique peut-être son élection.
Ainsi, que va-t-il advenir du Brésil ? Bolsonaro va-t-il accepter sa défaite, va-t-il au contraire refuser de quitter le palais présidentiel comme il l’avait annoncé, demandant le recompte des voix, accusant le système de vote électronique de corrompu ? Lula réussira-t-il à faire face aux différents lobbies, le voudra-t-il ? Une chose est sûre, l’élection de Lula ne règle aucun des problèmes du Brésil, et surtout pas celui de l’environnement, qui reste malmené par les groupes d’intérêts et les milices armées.
Le 30/10/2022, par Enora Christoph



Bravo pour cet article ! Il est très bien rédigé ! J'ai beaucoup appris sur les élections au Brésil, c'était très intéressant !! Bravo encore une fois !!