Chronique du Prix Goncourt : La plus secrète mémoire des hommes
- Equipe du Nanterre Express

- 28 nov. 2022
- 3 min de lecture
La plus secrète mémoire des hommes, livre de l’auteur sénégalais, Mohamed Mbougar Sarr, est le prix Goncourt de l’année 2021. Cent ans après Batouala de René Maran, il est le premier noir africain subsaharien à recevoir ce prix tant convoité dans le milieu littéraire parisien. Qu’importe ! Il n’apprécierait sûrement pas qu’on le rappelle, pour lui le plus important est le roman. Pas l’auteur, pas du symbole qu’on en fait, « un écrivain n’a pas d’identité ». Il habite en la littérature. Il s’inspire de l’histoire de l’écrivain malien Yambo Ouologuem, prix Renaudot 1968, accusé faussement de plagiat avant de disparaître. Il emprunte cette histoire et la dépasse.
Cette œuvre raconte l’histoire d’un romancier, jadis comparé à un « Rimbaud nègre », tant son style littéraire détonne dans cette France coloniale d’antan, mais il ne fait pas long feu. Cette même critique littéraire qui l’avait bien accueilli et félicité avec des termes laudatifs ne va pas hésiter à le clouer au pilori en l’accusant de plagiat. Il disparaît alors littéralement sous les radars, il n’eut pas le temps de s’expliquer, si tant est qu’on lui ait donné l’occasion. La maison d’édition ferme ses portes, le livre est retiré des ventes. Plus d’informations de l’auteur. Et quelques années après, un exemplaire tombe dans les mains d’un jeune écrivain, qui va suivre la trace de ce livre.
En suivant les traces de ce livre presque mythique, le roman de Sarr nous fait voyager dans différents continents, de Paris à Dakar en passant par Buenos Aires et Amsterdam. Mbougar Sarr, dans sa maîtrise des différentes formes de récits, sans souci de linéarité, nous entraîne sans nous égarer. Il nous fait voyager, à travers les pages, dans les différentes périodes de l’histoire, de la colonisation à la Shoah. Une vraie enquête, qui nous tient en haleine et nous fait traverser toutes les émotions, à la recherche de ce livre : Le labyrinthe de l’humain. Le livre prix Goncourt ne parle de rien, et pourtant tous les sujets y sont : l’amour, le Bonheur, la guerre, la politique, et le sexe, beaucoup de sexe. Mais la partie qui retient mon attention est la deuxième, ou il renoue avec ses prédécesseurs dans la littéraire africaine d’expression française. On a l’impression de retrouver l’aventure ambigüe de cheikh Hamidou Kane.
Au fond, la question de notre hybridité en tant qu’africains est posé. Notre déchirure culturelle entre une modernité, qui nous est venu d’ailleurs à travers la colonisation, et une tradition africaine, qu’on ne maîtrise plus très bien. Dans la plus secrète mémoire des hommes, j’ai comme l’impression que les deux jumeaux Assane, qui est occidentalisé et qui rêve et écrit en français, et Ousseynou, qui reste ancré dans les traditions sérères (ethnie sénégalaise), sont une seule et même personne : l’homme africain. Une question qui revient, et que Senghor et autres auteurs c’étaient posé avant lui : l’hybridation. Comment gérer cette tension, qui est inhérente à « l’homme africain moderne ». N’est-ce pas la tentative de solutionner ce problème qui pousse certains à utiliser des termes barbares comme « tradi-moderne ». Faut-il réduire le roman à cette question ? sûrement pas. Et une affirmation dans le livre résume cette interrogation : Notre « ambiguïté culturelle est-elle notre véritable espace, notre demeure, devrions nous l’habiter du mieux possibles, en tragiques assumés, en bâtards civilisationnels, bâtardise de bâtardise, des bâtards nés du viol de notre histoire par une autre histoire » ?
La question de l’exil est aussi posée. Entre Assane, son fils Elimane, et même aujourd’hui, le cas de Diégane nous pousse à nous demander : comment on gère l’exil, le fait d’être loin de chez soi ? comment faire face au temps qui fait ses œuvres et qui nous enlève nos souvenirs, nos proches ? comment faire face ? ces thèmes évoqués ne sont pas exhaustifs pour rendre compte du roman prix Goncourt de cette année, même s’ils retiennent notre attention, la plus secrète mémoire des hommes est un roman monde, qui aborde plusieurs sujets. Lisez-le, et vous n’en reviendrez pas.
Le 20/12/2021, par Jean-Paul Diakhaté



Commentaires